La 3D informatisée, avec Blender et sans

C’est qui, le chef, Blender ou moi?

La 3D informatisée est à mon sens un bon hobby pour zèbres, en tout cas c’est le mien depuis un bon paquet d’années et je ne suis pas le seul à le pratiquer. C’est rigolo tout plein, spécialement pour un surdoué, de réussir à transformer en images parfaitement lisibles par n’importe quel crétin des choses qui initialement n’ont existé que dans son cerveau intelligent (oui, ça va les chevilles, merci).

Ces trois superbes chaises, que vous pouvez comprendre même avec vos yeux de mecs qui ne connaissent rien à la 3D, ben elles n’ont d’abord existé que dans mon cerveau rien qu’à moi, et j’ai quand même le pouvoir de vous les faire voir. Nananère.

De nos jours, le surdoué moyen (et fauché) qui s’intéresse à la 3D a de fortes chances de s’essayer à devenir un groupie de Blender, le logiciel libre (et gratuit, même si ça ne veut pas dire la même chose) qui depuis plus d’une quinzaine d’années est censé faire tout et le reste dans le domaine de la 3D et de l’image de synthèse. De fait, le bazar est doté de possibilités impressionnantes en matière de modelage, de rendu et même d’animation; d’ailleurs YouTube est plein de courts métrages d’animation réalisés avec Blender, parfois par de vraies armées de techniciens du cinéma, le plus souvent par des équipes d’étudiants de l’enseignement supérieur, et parfois même par de simples clampins très intelligents et persévérants (non, je ne parle pas vraiment de moi: je n’ai rien produit de très convaincant, et le peu que j’ai produit, je l’ai fait avec d’autres logiciels).

L’écran de Blender tel que je le configure à ma sauce, genre « simple is beautiful », avec quelques vues de détail. Ceux qui « maîtrisent l’outil » sont susceptibles de choisir des configurations encore cinq fois plus complexes; ça vous donne une idée.

Avec Blender, ou tu as un très bon cerveau de surdoué, ou tu peux aller te rhabiller: le bazar est largement aussi complexe et emberlificoté qu’il est riche, et si son ergonomie n’est pas absurde, elle n’a absolument rien du tout d’intuitif, mais alors vraiment rien du tout et à un point consternant.

Blender, il faut très très longuement apprendre à s’en servir… ou le laisser tomber, ce que font 100 % des gens normaux et 95 % des surdoués qui s’y essaient. « Ca a l’air super mais j’y comprends rien » est de loin le commentaire le plus couramment émis par ceux qui ont essayé de s’y frotter.

Du coup, alors que les groupies du logiciel libre (je ne critique pas, j’en suis un) le présentent comme la huitième merveille du monde du septième art (surtout quand ils ne l’ont jamais manipulé d’ailleurs)… eh bien c’est un logiciel qui engendre nettement plus de déception que d’enthousiasme chez la plupart de ceux qui s’y frottent vraiment, fussent-ils surdoués. Je dis ça en pensant à moi mais je ne suis vraiment pas le seul. Il y a plus de dix ans que je manipule occasionnellement le bazar, je suis certes parvenu à faire pas mal de choses avec mais ça a toujours été à la marge de projets que pour l’essentiel je gérais avec d’autres outils informatiques que — moi au moins — je comprends nettement mieux et trouve plus faciles d’emploi…

Il se trouve que j’avais déjà beaucoup réfléchi à la 3D avant de me frotter à Blender, déjà fait pas mal de trucs pas si simples que ça (de la maquette d’architecture, en particulier), et que donc la toute première chose que j’ai demandée à Blender, ça a été de m’aider à reprendre et enrichir ce que j’avais déjà fait, de m’aider à retrouver des méthodes de travail équivalentes à celles que j’avais déjà eu du mal à mettre au point. Or, à peu près rien n’était prévu pour ça, et comme dit Beaumarchais, « sait-on gré du superflu à qui vous prive du nécessaire? »

L’une des choses les plus jolies que j’aie produites à ce jour en faisant mumuse avec mon Lego informatique: une maquette de la cathédrale de Cochabamba (Bolivie), à côté d’une photo de la vraie cathédrale. Montrez-moi que vous avez fait quelque chose d’une complexité comparable avant de m’expliquer que je n’y connais rien et que je m’y prends comme un manche…

J’attendais de Blender qu’il vienne seconder ce que mon cerveau savait déjà faire, et j’ai toujours eu au contraire l’impression très nette qu’avec Blender mon cerveau ne pouvait que seconder les développeurs de Blender dans ce qu’ils avaient décidé que je devais faire — sans jamais me demander mon avis.

Sont peut-être très intelligents, ces gens, mais je ne suis pas complètement couillon non plus et en tout cas je suis un homme libre, donc ce sont mes projets qui m’intéressent et pas ceux des développeurs de Blender, fussent-ils cinq fois plus intelligents que moi.

Nous avons en tout cas, eux et moi, une vraie et énorme différence de philosophie informatique: pour moi, un ordinateur, ça sert à exécuter des traitements automatisés qu’on définit soi-même, par exemple pour définir des motifs d’architecture; les outils graphiques qu’on manipule à la souris ne servent qu’à seconder ou enrichir à la marge le travail de conception de ces automatismes, qui sont le véritable exercice intellectuel enrichissant.

Pour les concepteurs de Blender, c’est tout le contraire: l’ordinateur sert à faciliter le travail manuel opéré avec les yeux et la main qui tient la souris, et la possibilité de définir des automatismes vient seulement seconder et enrichir à la marge le travail de conception graphique, sur lequel doivent porter l’essentiel des efforts.

Je ne dis pas que c’est là une philosophie absurde, mais ce n’est pas la mienne. Les concepteurs de Blender veulent qu’on travaille essentiellement avec les yeux et la souris, et que les branlettes informatiques pour l’automatisation n’interviennent qu’à la marge — et si elles pouvaient être totalement éliminées ce serait encore nettement mieux. Moi, c’est tout le contraire: ce qui m’éclate, ce sont les gamberges informatiques menant à des résultats abondants, hyper-minutieux et impeccables, tandis que les manipulations avec mes mimines malhabiles et mes yeux myopes de daltonien, ça ne peut intervenir qu’à la marge — et si ça pouvait carrément être éliminé j’aimerais encore mieux.

Je suis un surdoué, quoi, merde! Je me suis fait chier pendant des années à apprendre à écrire du code informatique, ce n’est pas pour me remettre à tout faire à la mimine en tirant la langue comme un gosse à la maternelle.

Des mondes 3D tout petits petits

Les possibilités qui font saliver le groupie de Blender moyen sont souvent des choses dont je me contrefous — même si j’admets qu’elles sont impressionnantes: les drapés, les liquides poisseux qui gouttent, les formes organiques couvertes de jolis poils soyeux. Tout ça, c’est très bien, mais ce n’est pas du tout ce que je veux faire. Moi, je fantasme plutôt sur des images d’architecture et d’urbanisme: par exemple, je voudrais représenter tous les immeubles de la perspective Nevski sur plusieurs kilomètres, et me balader là-dedans.

Image de démonstration des capacités de Blender, produite par Andrew Price, dit « Blender Guru » sur YouTube.

Pour le groupie de Blender, la 3D c’est d’abord le réalisme photographique. Pour moi, c’est d’abord la perspective, l’espace dans lequel on peut se déplacer à la vitesse de la pensée… la maquette traditionnelle, quoi, avec des petites maisons, des petits arbres, des petites bagnoles et des petits personnages, et autour de laquelle on tourne en la regardant sous tous les angles.

Un groupie de Blender est capable de consacrer plusieurs jours de travail à une scène de trois mètres de large représentant une bouteille de grenadine renversée sur une couverture en mohair ondulé et des draps de soie froissés, le tout à la lumière orangée d’un soleil couchant tropical se reflétant sur une mer tumultueuse. Bon, ben on a le droit d’aimer ça, mais moi j’en ai vraiment rien à battre. En revanche, j’aimerais bien représenter la bouteille de grenadine au premier plan sur une table de café, avec en arrière-plan la terrasse du café, la place principale de la ville avec des bagnoles garées tout autour, et encore plus loin des immeubles de six ou sept étages.

Ca ne me paraît pas particulièrement délirant comme ambition… mais Blender ne le permet pas vraiment, car il n’a pas été conçu pour gérer des objets de dimensions trop disproportionnées. On pourrait avec lui réussir à produire l’image en perspective que je fantasme, mais en trichant comme pour réaliser un décor de théâtre, c’est-à-dire en réduisant les proportions de ce qui est censé être placé à l’arrière-plan. En sorte que, comme au théâtre, ça ne peut faire illusion que si le spectateur reste bien sagement le cul sur son fauteuil ou en tout cas bouge très peu — car dès qu’il se déplace latéralement ne fût-ce que de quelques mètres il se rend compte que l’arrière-plan censé se trouver à Pétaouchnok est seulement un modèle réduit placé un peu en retrait.

Tentative (vaine) pour représenter sur la même scène avec Blender des objets pas plus disproportionnés que des meubles et des immeubles: au-delà d’une certaine distance pas très considérable, des objets pourtant très massifs ne sont carrément plus affichés.

Dans la vraie vie, avec la perspective et la profondeur de champ, même le plus couillon des photographes est capable de prendre une photo d’un chaton de moins de 30 cm de large et occupant quand même la moitié d’une image sur laquelle on distingue en arrière-plan le Mont-Blanc 4807 m. Eh bien, pour faire ça avec Blender, il faudra comme au théâtre placer un Mont-Blanc tout petit rikiki beaucoup moins loin, sur l’arrière-scène. Sur une image fixe, ça fait le même effet et c’est tout ce qui compte dans la philosophie de Blender. Mais pour moi qui aime me balader à toute vitesse dans des scènes virtuelles immenses, c’est terriblement frustrant.

Un petit chaton et une perspective ouverte sur des formes complexes, amples et d’une grâce infinie (photo de David Olkarny, utilisée sans autorisation mais merci quand même).

Je m’en tape du réalisme, je veux de la perspective

Un truc que j’aime beaucoup faire: poser des objets de tailles disparates sur un fond de carte, tout représenter à l’échelle de la carte, et laisser la perspective faire son effet magique (au besoin avec le secours de mon imagination de grand gosse). C’est très facile à faire avec Povray, y compris sur des scènes de plusieurs kilomètres de large; et hélas, c’est complètement ingérable avec Blender.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça? Je ne sais pas trop… Peut-être pour entamer une série à épisodes consacrée à la maquette en 3D, peut-être simplement pour décharger ma bile sur Blender avec qui j’entretiens des relations d’amour-haine… M’enfin je ne suis peut-être pas absolument le seul à m’intéresser à ce sujet et, comme diraient Dutronc-Lanzmann, « si vous êtes comme ça, téléphonez-moi »…

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